A BRETIGNY – Un moment contemporain

 

Qu’est-ce qu’on allait foutre à Brétigny ?
Le doute s’insinuait en moi sur le quai du R.E.R., alors que se préparait un voyage d’une demi-heure au départ du Châtelet. Dépaysées dès l’embarquement, nous entamâmes une discussion avec un travailleur en col blanc, habitué des complexités des transports publics, qui tenta bien de nous convaincre des avantages de la vie au grand air de la région parisienne.
A Brétigny-Gare, des échanges enjoués avec des commerçants locaux nous indiquèrent la route à prendre jusqu’au centre d’art contemporain où nous attendait une présentation de performances, dans le cadre d’un événement “Noise & Capitalisme”. Le hasard avait fait qu’une connaissance berlinoise y avait été invitée, pour performer, et malgré son air très dubitatif quant à ce que pouvait bien signifier cette histoire de Noise & Capitalisme, j’avais décidé de ne pas rater ça, et d’embarquer avec moi Constance, ravie de “voyager enfin hors de Paris”, avait-elle dit d’un air enfantin en regardant défiler les arbres par la vitre sale du train.

Le C.A.C (centre d’art contemporain) était posé au milieu de l’anonymat. Nous aurions pu être n’importe où en France (mais très certainement en France), devant le lycée cimenté, près de la salle polyvalente, en face du parking. Curieusement neuf, bien agencé, bien équipé, il nous attendait impatiemment, à en croire les regards intrigués et contents de la bande d’adultes mâles, tenues et coiffures branchées, squattant devant les portes vitrées. En face se tenait une bande plus réduite d’Emokids. Nous avions visiblement affaire d’un côté à l’équipe professionnelle artistique, de l’autre à son unique public, tout frais sortis du lycée d’en face. Notre arrivée ne manqua donc certainement pas de redonner un peu d’enthousiasme aux trentenaires fumant devant l’affichette, qui tentait d’appâter les ados d’un “Ce soir concert noise”.

La première performance, celle du Berlinois de mes connaissances, présentait devant une salle quasiment vide les doutes de son performer quant à la validité même de sa présence ici parmi nous. Assis, les jambes croisées, il égrainait lentement d’un anglais international fortement mâtiné d’accent argentin extraits de Wikipedia et série de questions sur les pourquoi et les comment du noise, interrompant par moment la lecture de son papier pour jeter devant lui des regards sombres, interrogateurs ou intenses, c’était difficile à dire. Pour se venger de sa perplexité peut-être, ou faute d’une meilleure idée, il avait ensuite entrepris d’inviter l’organisateur du festival à commenter un choix de citations, qui, ne nous révélerait-il qu’à la fin, provenaient du prochain performer à venir sur la liste. L’artiste-organisateur se retrouva ainsi sans le savoir en train de dénigrer publiquement un de ses invités. Je me tournais, les doigts enfoncés dans les oreilles, pendant que le Berlinois à l’accent argentin, désormais debout, frappait un petit objet métallique avec une baguette, pour nous prouver qu’il pouvait être très noisy, lui aussi, s’il le voulait : la salle s’était entièrement vidée de son public hormis nous deux et l’équipe professionnelle, les Emokids ayant étrangement vidé les lieux sans que nous nous en soyons aperçues.

Le suivant sur la liste, le musicien noise polonais, et un fidèle comparse déjà passablement alcoolisé, se mirent au travail. Très mal préparées à l’événement, il fallut évacuer rapidement la salle. Je m’y glissais bientôt à nouveau, deux bouloches de kleenex solidement enfoncées dans les oreilles. La sensation devait être la même plongée dans le réacteur d’un Boeing 747. L’expérience n’était pas complètement inintéressante. Je voyais plus clairement le lien avec le capitalisme. J’avais passé plusieurs années de travail salarié dans des cantines scolaires, et avais toujours bien voulu croire les études comparant le volume sonore qui y règne avec justement celui d’une piste d’atterrissage.

Après une courte pause, nous nous préparâmes à affronter la troisième performance. Un homme jeune en chapeau, tournoyant entre les speakers, balançait du bruit tant qu’il pouvait à l’aide d’accessoires variés, mimant les rictus des rock-stars, crachant en l’air, se mettant à genoux… J’avoue, j’éprouvais quelques difficultés de concentration : du côté des portes vitrées largement ouvertes sur le parvis granité, de menus événements passionnants prenaient place.
Une bande de joggeurs aux costumes intégralement fluorescents, les cinq visages tournés par la surprise vers l’épicentre sonore, traversa l’espace au ralenti.
Une dame promenant son yorkshire entamait une discussion avec le bruitiste polonais. Elle exhortait visiblement son chien à écouter la performance. Ce dernier, cependant, renonça.
Mais quelques minutes plus tard, au loin, un attroupement de femmes de plus de soixante ans approchait, leurs yorkshires les devançant du bout de leurs laisses (j’insiste, il s’agissait uniquement de yorkshires, même à cette distance je m’en rendais bien compte).
Hélas, tout comme avec les Emokids, au coup d’œil suivant la scène s’était entièrement vidée de ses acteurs.
Derrière moi, le fidèle compagnon du Polonais s’était assoupi dans un grand pouf blanc, une bouteille de porto à ses côtés, une cigarette roulée éteinte au bout des doigts.

Adoptées par l’équipe professionnelle, la soirée se continua pour nous dans le restaurant asiatique de Brétigny. Nous étions clairement pour la patronne une aubaine inattendue, elle fit déplacer les tables. Tout cela n’était pas sans me rappeler la traditionnelle scène de l’auberge de tout bon film en costume. On commandait des pichets ; elle essayait, carnet à la main, de nous convaincre de prendre le menu à volonté. Les deux musiciens noise, complètement saoul pour le fidèle comparse, plus difficile à dire pour le maître noise, insultaient à couvert le personnel, renvoyant les pichets de rosé pour réclamer du rouge, le fond de bouteille de porto planqué à leurs pieds sous la table. Les artistes plus conceptuels s’inquiétaient quant à leur régime végétarien : devaient-ils prendre du riz gluant ? Le menu en français était confus… je dus choisir pour certains, d’autres produisirent un “passeport végétarien”. Celui-ci présentait avec des dessins simples ce qu’il était autorisé de consommer. La patronne parti d’un fou rire incontrôlable, et ignorant le marmotage agressif en polanglais alcoolisé des musiciens en bout de table, revint en demandant d’un air radieux : “Qui reprend des bières ?”. Je veillais au grain niveau menus végétariens, mais manquait probablement de vigilance quant aux boissons non-alcoolisées. Un exubérant diabolo menthe se substitua ainsi à la commande originale – une simple limonade. Le regard de l’Ecossais, qui découvrait avec cette première gorgée l’existence même du concept de diabolo menthe, trahit son inquiétude quant aux possibilités d’accorder ce breuvage avec les notes plus subtiles du riz gluant.
En face de moi, l’Argentin berlinois entamait une tentative de dialogue avec le Polonais assis deux chaises plus loin. “Tu es confus et malhonnête !”, lui balança ce dernier avec la hargne d’un homme peut-être saoul mais encore assez en forme pour lui foncer très littéralement dans le bide.
Hélas, je manquais de courage et les abandonnais là à leur amitié naissante, et je le reconnais volontiers, abandonnais par là même Constance aux griffes du carré maudit en bout de table ; et me tournant négligemment vers la droite, je me concentrais sur des conversations plus douces et plus civilisées.

Les choses, finalement, s’apaisèrent. On commanda l’addition, on se dit au revoir.
Le dernier R.E.R. rejoignit Paris.

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A Bretigny

 

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