Voyages

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J’ai acheté pour l’avion le Monde Diplomatique, dans lequel une double page enquête sur l’obésité mondiale, un sujet mystérieux, auquel je réfléchis souvent.

Arrivée à Lisbonne, dans le métro, face à moi une femme obèse se tient assise. Elle porte au poignet un bracelet en caoutchouc Coca-Cola.

Quelques stations plus tard, une adolescente (ou était-ce une jeune femme ?) prend place sur l’autre banquette.
Je remarque son très beau visage, comme sorti d’une bd de Pichard. Je pense aux corps rebondis de ces personnages de mon enfance, leurs seins, leurs culs, leurs bouches, qui me faisaient un peu peur.
Au lieu d’interpréter son corps comme celui d’une presque obèse, ou disons : en surpoids, ne peut-on la voir plutôt comme l’une de ces créatures ?
Je détaille ses vêtements, cherchant à y déceler les atours d’une séductrice. Un t-shirt orange, un caleçon plissant sur ses chevilles, et plus haut, posée sur ses genoux, une banane réfrigérante estampillée Danone.

Arrivée à destination, tout à la ramification habituelle de mes pensées, je cherche la correspondance.
Confrontée au choix entre la file d’attente pour l’escalator géant et d’interminables marches, la femme au bracelet Coca-Cola a préféré l’ascenseur, et elle nous double d’un air satisfait.

Je croyais avoir trouvé en Allemagne une image des U.S.A. L’Allemagne et ses obèses, ses bikers, ses coupes de cheveux extravagantes (et ses couleurs), ses rayons ketchup à l’infini…
Je croyais arriver à Lisbonne en terre européenne, en fruits, en légumes.
Mais mes premiers regards sont pris entre les cuisses grasses, écrasées sur les bancs de bois d’adolescentes triturant des portables, des canettes gazeuses posées comme des accessoires à leurs côtés.

A la fin, que voulais-je dire avec cette idée qu’ici aussi, “c’était l’Amérique” ?
Sur le quai de la gare routière enfin atteinte, un couple de jeunes Allemands blonds, la graisse moulée en t-shirts kaki et shorts, piercings.
– Obèses et piercings – “c’était l’Amérique”, au fond que cela voulait-il dire ?
Perplexe face aux mouvements du monde, comme souvent, ou comme toujours, j’écrivais ceci en me disant que décidément, je devrais étudier un peu avant de voyager.

Sur ce, j’embarquais avec bonheur pour quatre heures de route en direction du Sud, quatre heures à boire du regard les lieux, les gens, la lumière.

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Mais au moment du départ, une femme se précipite dans le bus, son enfant sur la hanche.
La peau bronzée, son visage aux traits réguliers, ses yeux verts ou gris, d’une couleur intermédiaire, son corps pulpeux et ferme, elle s’enfonce dans un siège, son petit garçon emporté contre son ventre et ses cuisses.
Sa robe à bretelles en soie turquoise épouse absolument chaque once de chair, là où elle est censée la recouvrir, laissant voir la ligne de ses bas, à mi-cuisse.
Fascinée, je ne peux détourner mes yeux. Marilyn n’a qu’à bien se tenir, revoilà Pichard !
Son enfant, pouce en bouche, fouille dans son décolleté et y trouve la pointe de son sein. Elle caresse son front et enveloppe son petit corps du sien.
Il me regarde d’un oeil avant de sombrer totalement dans son nirvana.

A la dernière minute, je suis passée de l’Amérique en surpoids à l’enfance de Fellini.
Derrière elle, un homme âgé mange des fruits de la passion.

Epilogue

La femme à la robe de soie turquoise chante pendant le sommeil de son garçon, à voix basse, des chants gitans.
Puis elle réveille son enfant et l’enveloppe de mille gestes, anticipant et forçant toutes les intentions. Elle décide tout.
L’enfant semble parfaitement adapté à ses mouvements.

Devant moi un  autre enfant, en surpoids, joue avec son père.

A l’entrée dans une ville, le bus ralenti, prépare son arrêt.

La gitane libère ses cheveux châtains.

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